Montpellier, plus ancienne faculté de médecine, vrai ou faux ? Conférence du 10 octobre

La question un brin provocatrice a tenu en haleine les visiteurs de Futurapolis les 9 et 10 octobre, dans le magnifique cadre de l'Opéra Comédie. Pour en débattre, 3 professeurs éminents, spécialistes de l'histoire de la médecine et de l'université, se sont prêtés au jeu des questions de François Guillaume Lorrain, grand reporter au Point : le Professeur Thierry Lavabre-Bertrand, hématologue, docteur en histoire, vice-doyen de la Faculté de Médecine de Montpellier, le Professeur François Olivier Touati, doyen de la Faculté des Arts et Sciences Humaines de Tours et le Professeur Jacques Verger, spécialiste de l'histoire des universités au Moyen-Âge, médiéviste français et membre de l'Académie des Inscriptions et des Belles-Lettres.

Vrai

Ce dernier est formel, la date du 17 août 1220 fait foi : aucune autre université n'a été reconnue officiellement auparavant. Il existait des lieux de savoir et de transmission depuis l'antiquité, mais ni organisés, ni labellisés par un légat du pape. À l'époque, certes, d'autres disciplines ont cours (philosophie, théologie à Paris et Oxford, droit à Bologne et Salamanque) et des écoles de médecine sont attestées depuis longtemps à Salerne, mais elles ne se sont jamais transformées en université. L'université, « invention de l'occident médiéval », selon la formule du professeur Jacques Verger, est à la fois un nom qui décrit une congrégation et une forme institutionnelle qui délimite les droits et les devoirs des participants et les place sous la juridiction de l'évêque de Montpellier. « L'autorité religieuse accorde un droit à enseigner et soustrait les médecins à la justice laïque » explique le professeur Thierry Lavabre-Bertrand. Cette invention a lieu au 13e siècle, moment d'effervescence de la création et de l'organisation de la transmission des savoirs. Émerge alors ce que Jacques Verger appelle « un mouvement universitaire », favorisé par trois facteurs : la circulation de nouveaux textes et de nouvelles idées, une volonté de pouvoir universel (papauté versus empereur, princes, rois), l'essor des villes avec l'apparition de nouveaux besoins et le désir d'acquérir des connaissances plus larges, dans un climat de liberté. Montpellier est justement une des rares villes purement médiévales. « La croissance urbaine donne des possibilités matérielles pour les étudiants et les maîtres dans une société plus complexe et plus libre ». La création de l'Université de Montpellier s'inscrit donc dans un contexte général. Elle n'est pas tombée du ciel, même si les statuts émanent d'une institution céleste.

Le contexte

Avant 1220 régnaient à Montpellier des maîtres et des écoles. On venait s'y faire soigner ou dépouiller par les médecins de la ville, les clercs venaient compléter leur cursus (après la théologie à Reims ou Paris). Montpellier était un lieu d'échanges, à la jonction de la péninsule ibérique et italique : les apports de la culture arabe et juive nourrissaient le terreau du savoir. 1220 a été précédé par 1180, date du texte de Guilhem VIII, seigneur de Montpellier qui ouvre la cité aux médecins de toutes confessions et cultures, favorisant ainsi l'essor économique de sa ville. « Le texte de 1220 est à la fois un prolongement et une réaction au texte de Guilhem », souligne Jacques Verger. Il s'inscrit dans le contexte plus large de contrôle des universités par l'église. C'est un acte qualifié de « liberticide » par François Olivier Touati. Il permet de faire de la médecine une arme contre l'hérésie cathare, qui « exalte l'esprit au détriment de la chair » précise Thierry Lavabre-Bertrand. La médecine rejoint la théologie et comme elle, fait progresser le savoir au profit de l'humanité. « C'est une attaque frontale au catharisme qui abomine les choses de la terre » souligne François Olivier Touati. On peut le qualifier d'acte géopolitique. Il illustre le rapport de force entre les maîtres qui acceptent la tutelle de l'évêque de Maguelone, mais attendent qu'on défende leurs intérêts et l'église qui combat l'hérésie albigeoise, certes vaincue militairement, mais qui « imprègne beaucoup de couches de la société languedocienne » explique Thierry Lavabre Bertrand. Il s'agit là d'une arme de destruction culturelle et idéologique. Le préambule de la bulle de Conrad est explicite : il faut « réfréner le pouvoir de nuire et les transgresseurs ».

1220, coup d'envoi d'une histoire prestigieuse

Montpellier est la faculté de médecine la plus ancienne certes, mais surtout toujours en activité. Il ne s'agit pas de s'en tenir à une date qui permettrait de se proclamer plus légitime que Salerne, fermée en 1811 par Murat, roi de Naples. Il s'agit d'avoir su garder une place éminente au cours des siècles. Ce qui compte n'est pas tant la date que ce qui est arrivé ensuite. François Olivier Touati s'amuse de cette nécessité de « se célébrer », de cette « fâcheuse tendance à commémorer en permanence ». « On n'attend pas le centenaire d'Einstein pour faire de la physique nucléaire », lance-t-il avec malice. La singularité de Montpellier, c'est l'apparition progressive de nouvelles techniques (dissection, botanique), de maîtres incontestés (Arnaud de Villeneuve, Gui de Chauliac, etc.). C'est la capacité à attirer des étudiants prestigieux et à fournir le gros des médecins du roi, malgré la concurrence de Paris. L'épisode révolutionnaire n'a heureusement pas créé de rupture et Montpellier a su faire preuve d'une capacité d'innovation étonnante au cours des siècles. Elle est bien la plus ancienne faculté en exercice au monde. Le débat retransmis sur la page Facebook de Futurapolis a passionné 25 000 visiteurs en ligne. Il y a 800 ans, ils étaient seulement quelques dizaines à suivre les cours des professeurs...

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