Les femmes à la faculté de médecine de Montpellier

La nouvelle faculté de médecine compte presque autant de femmes que d'hommes en terme d'espace : parvis Simone Veil, amphithéâtre Marie Curie, amphithéâtre Glafira Ziegelmann, salle de maïeutique Agnes McLaren (seules les deux dernières ont étudié à Montpellier). Ces femmes mises à l'honneur représentent à la fois une histoire et une belle évolution : une histoire, car si l'on regarde de plus près, trois sont étrangères, comme la majorité des pionnières en médecine et une belle évolution, car la parité voulue par le Conseil National de l'Orde des médecins en 2020, largement atteinte en début de cursus (les étudiantes y sont même plus nombreuses que les étudiants) se confirme aujourd'hui dans le corps professoral. Revenons sur les débuts de ces pionnières, pour mieux mesurer les progrès accomplis, en nous demandant d'abord pourquoi les premières étudiantes en médecine étaient en majorité étrangères.

Une histoire de bac

Si les premières femmes à se mêler aux étudiants sur les bancs de la fac ne sont pas françaises, c'est parce que pour elles le bac n'existe pas. Et quand il est enfin créé, il ne leur permet pas d'aller à l'université, car le latin, sésame de l'enseignement supérieur, n'y est pas enseigné. Le premier lycée de jeunes filles sera ouvert à Montpellier en 1881. C'est l'actuel lycée Clémenceau. Il fait suite à la loi Camille Sée, organisant les études secondaires laïques pour les femmes. Comme toujours, il y a des exceptions. Ainsi Julie-Victoire Daubié est la première bachelière acceptée à la faculté des lettres de Lyon, celle de Paris lui ayant fermé ses portes : elle passe avec succès les épreuves de compositions en latin ou en français, explications de textes grecs, latins et français, logique, géographie, histoire, arithmétique, géométrie et physique élémentaire. Elle brille particulièrement en latin et en science. Mais il faudra l'intervention de l'impératrice Eugénie pour qu'elle puisse s'inscrire à la faculté neuf mois plus tard à l'âge de 37 ans. Nous sommes en 1861. L’année 1863 compte deux nouvelles bachelières : Mlle Chenu à Paris, et Mlle Perez à Bordeaux. En 1867, Victor Duruy ouvre l’université (secteur médical) aux jeunes filles, mais sans le droit de pratiquer en métropole : c’est déjà un immense progrès. L’année 1892 totalisera 10 bachelières. Il faudra attendre 1924 pour que le bac soit harmonisé entre les filles et les garçons.

Les étudiantes étrangères

Les sujettes du tsar (Russes, mais également Polonaises, Bulgares et Roumaines) ainsi que les Américaines et Anglaises peuvent suivre des études secondaires et obtenir un certificat de fin de cycle, mais n'ont pas la possibilité de faire des études universitaires dans leurs pays. Elles partent majoritairement en Suisse et en France, où le certificat suffit à leur ouvrir les portes. Pourquoi la Suisse ? Ce petit pays s'est doté de 7 établissements supérieurs. Il faut les remplir... En 1867, la Suisse est le premier pays à instaurer la mixité à l'université. Au début du 20e siècle, près d'un quart des effectifs est constitué d'étrangères. En Belgique aussi la mixité est précoce, mais faible, en Allemagne elle n'est autorisée qu'en 1900. La France est donc le deuxième pays fréquenté par les étudiantes étrangères. Les destinations les plus prisées sont Paris et Montpellier. Toutes deux ouvrent leurs portes aux étrangères à la fin des années 1860. C'est à Paris que sont accueillies les premières étudiantes : une Américaine, Mary Putnam, en 1866, suivie deux ans plus tard par l’Anglaise Elisabeth Garrett, la Russe Catherine Gontcharoff et la Française Madeleine Brès. Ces quatre pionnières mèneront leurs études à terme et obtiendront leur doctorat au début des années 1870.

La médecine est le sujet de prédilection des étudiantes étrangères : question de prestige et de besoin dans leur pays natal, de libéralisme dans leur pays d'accueil, car elles ont le droit d'exercer en France après l'obtention de leur diplôme. Les 2/3 des sujettes du tsar sont juives. Discriminées dans leur pays, elles espèrent trouver dans des études supérieures à l'étranger une voie d'émancipation juridique, sociale et économique. La faculté de médecine de Montpellier étant très réputée et les chahuts étudiants et vexations misogynes moins fréquents qu'à Paris, beaucoup de familles préfèrent envoyer leur fille dans cette ville du sud, à taille plus humaine.

Agnes McLaren, première femme docteure en médecine à Montpellier

C'est cette ville que choisit Agnes McLaren en 1876, une Écossaise de 39 ans qui obtient son diplôme en 1878, devenant la première femme docteur en médecine à Montpellier (dixième en Grande-Bretagne). Surnommée Miss Médecine par ses condisciples, elle est très soutenue par les professeurs Combal et Grasset. Elle retourne exercer en Ecosse, mais buttant contre la misogynie de ses confrères et supportant difficilement le climat, elle revient dans le sud, d'abord à Montpellier, puis à Nice. Elle fonde un hôpital en Inde pour remédier à la situation des femmes, qui n'avaient le droit d'être soignées que par des hommes de leur famille. Le taux de mortalité, surtout en obstétrique, y était particulièrement élevé. La deuxième femme médecin est également une étudiante étrangère, Alexandrine Tkatcheff, en 1888. La troisième, Pauline Lautaud, entre dans les annales pour être la première Française. Nous sommes en 1894, soit 16 ans après Agnes McLaren.

Glafira Ziegelmann, première femme admissible à l'agrégation

1894, c'est l'année où s'inscrivent deux jeunes filles russes à la faculté de médecine de Montpellier. Elles viennent de Genève, où elles ont passé un an à apprendre le français, la botanique et la science. Elles sont toutes deux d'origine juive. Les parents de Glafira Ziegelmann se sont convertis à la religion orthodoxe, ceux de Raïssa Lesk soutiennent les révolutionnaires exilés en Europe. Un certain Samuel Kessel va les aider à s'installer à Montpellier. La belle Raïssa l'épouse l'année suivante et le suit dans la première colonie juive fondée par le baron von Hirsch en Argentine. Elle y donne naissance à Joseph Kessel en 1898.

Glafira poursuit ses études jusqu'au bout. Docteure en médecine en 1899, elle épouse Amans Gaussel, diplômé la même année. Elle sera chef de clinique avant lui, en 1903, tout en donnant naissance à leur deuxième enfant. Soutenu par sa femme, il réussit à Paris le concours de l'agrégation en 1907. Elle se voit refuser l'inscription, mais persiste et réussit l'écrit de l'agrégation de médecine en 1910. Hélas, on lui demande de ne pas se présenter à l'oral. Elle fera une brillante carrière de gynécologue obstétricienne, partageant le cabinet de son mari, dans l'antichambre de leur appartement. Dans la salle des Actes de l'université, elle s'est introduite subrepticement dans le portrait du professeur Amans Gaussel. Parmi tous ces tableaux masculins, sa présence est aussi discrète que celle des femmes médecins à l'époque.
Le début des commémorations des 800 ans a été marqué par la journée internationale des droits des femmes, reflet d'un changement de mentalité profond. La volonté de parité de la faculté de médecine de Montpellier au 19e siècle, incarnée par les professeurs d'Agnes McLaren et Glafira Ziegelmann s'illustre aujourd'hui dans les chiffres de Montpellier-Nîmes de l'année 2019-2020 : il y a 50% de femmes dans le corps des maîtres de conférence, qui a la particularité en médecine, d'être un corps qui précède la nomination en qualité de professeur. La volonté de donner le nom de la première femme admissible à l'agrégation à un amphithéâtre de la faculté est donc un geste fort pour les étudiantes : il rend justice à la pionnière qui a ouvert la voie et inspirera, espérons-le, les générations de futures professeures.
Un article signé par Caroline Fabre-Rousseau, auteure de la biographie consacrée à Glafira Ziegelmann "Elles venaient d'Orenbourg"



Sources

-https://journals.openedition.org/histoire-education/1940
-https://kadnax.pagesperso-orange.fr/dates.PDF
-https://actu.fr/occitanie/montpellier_34172/serie-de-l-ete-ces-montpellierain-e-s-illustres-3-8-agnes-mclaren-le-combat-d-une-pionniere-du--feminisme_35086960.html
-Elles venaient d'Orenbourg (éditions Chèvre-feuille étoilé) de Caroline Fabre-Rousseau
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